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Louise et la pièce aux coquelicots

Louise entra dans la pièce et su immédiatement – et pendant très longtemps elle le raconterait de cette manière – que de toute sa vie durant, elle n’aurait pas l’occasion de voir un endroit plus beau que celui qu’elle contemplait à cet instant, et qu’elle avait une chance immense de se trouver là.

La pièce en elle-même ne ressemblait pas vraiment à ce que l’on s’imagine d’une pièce normale, avec des murs normaux, un sol normal et des meubles normaux. Si vous avez déjà vu une pièce normale, ôtez-vous-en son image de la tête, celle-ci n’avait rien à y voir. Déjà, elle était grande. Très grande. Mais vraiment, vraiment très très grande.

Ensuite, elle était, de sol, de murs et de plafond, entièrement recouverte des coquelicots les plus magnifiques et les plus exquis, aux couleurs variant du rose au rouge dans les nuances les plus subtiles que parfois même le plus fin artiste à l’œil le plus aguerri ne pourrait déceler.

On ne pouvait pas vraiment savoir comment poussaient ces coquelicots (pour la pièce que c’était, ils auraient pu pousser de n’importe qu’elle autre façon qu’avec de l’eau, du soleil et un sol fertile) puisque la terre – si terre il y avait – était entièrement cachée, tant le nombre de coquelicots (leur taille aussi, il y en avait des tout petits mais aussi de très grands, bien plus grands qu’un coquelicot normal), l’enchevêtrement de leurs racines et la densité du tout prenait de la place.

Malgré l’absence de fenêtres (s’il y en avait, elles avaient sûrement été englouties depuis des siècles), la pièce -si l’on pouvait encore l’appeler ainsi – était très lumineuse, de cette lumière douce, apaisante et tiède que l’on retrouve dans ces maisons aux larges baies vitrées par un joli jour de printemps. Cette lumière semblait provenir des coquelicots, qui avaient chacun en leur centre une toute petite boule de lumière éclatante, ne se contentant pas d’éclairer chacune dans son coin, mais semblant être un bout de l’immense boule de lumière blanche se trouvant à l’exact milieu de la pièce. Ce mini astre inspirait le bonheur et l’apaisement à quiconque le regardait (il ne faisait même pas mal aux yeux, pas comme le soleil terrestre qui ferait bien pâle figure ici), et donnait l’envie de s’en approcher jusqu’à disparaître dedans, ce que Louise aurait fait si elle n’avait pas craint d’abîmer un seul de ces coquelicots en déplaçant ses pieds.

L’air avait quelque chose de sucré tout en restant d’une légèreté extrême. On avait envie d’y goûter et Louise se dit (avec raison) que si quelqu’un arrivait un jour à créer une friandise au goût s’approchant ne serait-ce qu’un chouïa de celui-ci, cette personne se ferait une immense fortune et/ou mourrait probablement d’une overdose de sa propre création.

Le tout était d’une harmonie et d’une pureté parfaites. Louise aurait pu y rester toute sa vie, à regarder ce spectacle silencieux et magique, restant debout sans bouger jusqu’à l’acte final, où elle s’écroulerait parmi les coquelicots qui lui formeraient un lit magnifique et parfumé… Quelle belle fin ce serait, de dormir à jamais dans cet endroit.

Soudain, elle remarqua du mouvement qui la tira de sa rêverie. Pour une raison inconnue elle ne l’avait pas vu au départ, la pièce sembla donc d’un coup prendre vie aux yeux de Louise, qui s’écarquillèrent encore plus d’émerveillement. La boule lumineuse semblait grossir et diminuer de taille sans cesse, comme si elle respirait, et la petite lumière à l’intérieur d’un coquelicot disparaissait parfois, entraînant la fin de ce dernier, dont les pétales se séparaient et chutaient entre les autres coquelicots et dont les racines se décomposaient tellement vite qu’elles semblaient s’évaporer.

Souvent une nouvelle petite lumière apparaissait, faisant pousser un coquelicot dont la seule mission et raison d’exister semblait être de la protéger aux creux de ses pétales.

La pièce s’agrandissait souvent d’un coup pour accueillir ou laisser partir un très grand nombre de coquelicots et de leur lumière. Au fur et à mesure du temps passé à contempler la pièce, Louise se rendait compte petit à petit que chaque chose ici semblait entièrement synchronisée avec le reste. Lorsqu’une ou plusieurs petites lumières disparaissaient, cela semblait être en adéquation avec un moment ou l’énorme boule rétrécissait, et à l’inverse, cette dernière semblait grandir lorsqu’une ou un groupe de lumières-coquelicots prenait naissance. Loin de rompre l’enchantement de l’endroit, Louise se sentit encore plus heureuse de contempler ce cycle éternel, les joues baignées de larmes, émue comme jamais on ne pourrait penser l’être.